PARTIE 3 — LE DOSSIER QU’ERIC AVAIT CACHÉ PENDANT TROIS ANS
Eric savait.
Je l’ai compris avant même qu’il ouvre la bouche.
Ce n’était pas seulement de la surprise sur son visage.
C’était cette expression particulière que prennent les gens lorsqu’un secret qu’ils pensaient enterré vient soudain de refaire surface.
« Eric ? »
Il n’a pas répondu.
J’avais toujours le téléphone collé contre mon oreille.
La secrétaire du cabinet du Dr Harris attendait à l’autre bout de la ligne.
« Madame Morgan ? Vous êtes toujours là ? »
« Oui. »
Ma voix ne ressemblait plus à la mienne.
Je fixais Eric.
« Vous avez dit que le formulaire avait été signé par son père. »
« Oui. »
« Quel examen exactement ? »
J’ai vu Eric fermer les yeux.
La secrétaire a commencé à chercher dans le dossier.
J’entendais le froissement de feuilles.
« Il s’agissait d’un bilan endocrinien assez complet. Plusieurs hormones avaient été analysées. »
« Pourquoi ? »
« La note indique… »
Elle s’est arrêtée.
« Quoi ? »
« La note indique que Sophie présentait un développement pubertaire précoce et des épisodes de nausées. »
Mon regard s’est déplacé vers ma fille.
Sophie était toujours debout près de la porte de sa chambre, son lapin en peluche serré contre elle.
« À sept ans ? »
« Oui. »
J’ai eu l’impression que le sol se dérobait sous mes pieds.
Sophie avait aujourd’hui dix ans.
Cela signifiait que tout cela avait commencé presque trois ans plus tôt.
Trois ans.
Trois années pendant lesquelles je n’avais rien su.
Je me suis tournée vers Eric.
« Tu l’as emmenée chez le médecin quand elle avait sept ans ? »
Il s’est frotté la nuque.
« Claire… »
« Réponds-moi. »
Daniel s’était rapproché.
Le Dr Chen aussi.
Même les infirmières semblaient avoir cessé de bouger.
Eric a regardé Sophie.
« Pas ici. »
« Ici », ai-je répondu.
« Claire, s’il te plaît. »
« Ma fille a peut-être une tumeur dans le cerveau. Une autre dans le ventre. On vient de découvrir qu’elle avait déjà des symptômes à sept ans et que tu as fait faire des analyses sans jamais m’en parler. Alors oui, Eric. Ici. Maintenant. »
Sophie nous regardait tour à tour.
« Papa ? »
Ce seul mot a détruit les dernières défenses d’Eric.
Il s’est assis lourdement sur une chaise.
« C’était pendant mon week-end avec elle. »
Personne n’a parlé.
« Continue », ai-je dit.
Il a passé ses mains sur son visage.
« Elle avait commencé à se plaindre de douleurs au ventre. »
« Tu ne m’as rien dit. »
« Parce qu’elles disparaissaient. »
« Continue. »
« Puis elle a vomi deux fois le même week-end. »
La secrétaire était toujours au téléphone.
J’avais presque oublié sa présence.
« Madame Morgan, je peux vous envoyer une copie du dossier immédiatement si vous le souhaitez. »
« Oui. Envoyez tout. Absolument tout. »
« Je le fais maintenant. »
J’ai raccroché.
Puis je me suis tournée vers Eric.
« Pourquoi des analyses hormonales ? »
Il ne me regardait toujours pas.
« Le médecin de garde avait remarqué quelque chose. »
Le Dr Chen s’est approchée.
« Quoi ? »
Eric a pris une inspiration.
« Il a dit que Sophie semblait présenter des signes de puberté beaucoup trop tôt. »
Je sentais ma colère monter à chaque phrase.
« Et ensuite ? »
« Il a demandé un bilan sanguin. »
« Et les résultats ? »
Eric a hésité.
Daniel a parlé pour la première fois.
« Eric. »
Son ton était bas.
« Dis-lui tout. »
Eric lui a lancé un regard dur.
« Ne te mêle pas de ça. »
Daniel n’a pas bougé.
« Elle est ma femme. Sophie vit avec moi. Et elle est malade. Donc si tu sais quelque chose qui peut aider les médecins, je vais me mêler de ça. »
Eric s’est levé.
« Tu n’es pas son père. »
Daniel a serré la mâchoire.
Sophie a baissé la tête.
Je me suis placée entre eux.
« Arrêtez. Tous les deux. »
Puis j’ai regardé Eric.
« Les résultats. »
Cette fois, il a compris qu’il n’avait plus aucune issue.
« Une hormone était élevée. »
Le Dr Chen s’est immobilisée.
« Laquelle ? »
Eric a regardé autour de lui.
« Je ne me souviens plus du nom. »
Je savais qu’il mentait.
« Eric. »
« Je te jure que je… »
Mon téléphone a vibré.
Un e-mail.
Cabinet du Dr Harris.
J’ai ouvert la pièce jointe.
Un document médical numérisé est apparu.
Je n’ai compris presque aucun chiffre.
Mais une ligne était surlignée.
hCG : légèrement élevée.
Je me suis sentie devenir froide.
Le Dr Chen a tendu la main.
« Puis-je voir ? »
Je lui ai donné mon téléphone.
Elle a lu rapidement.
Son visage s’est fermé.
« Quelle était la valeur ? » a demandé Daniel.
Le médecin n’a pas répondu tout de suite.
Elle a agrandi le document.
« C’était faible. Mais clairement anormal pour une enfant de cet âge. »
J’ai tourné la tête vers Eric.
« Tu savais. »
« Non. »
« C’est écrit ici. »
« Je savais qu’un chiffre était anormal. Je ne savais pas ce que ça signifiait. »
« Et tu n’as rien dit ? »
« Le médecin a dit qu’il voulait refaire l’analyse. »
« Est-ce que vous l’avez refaite ? » a demandé le Dr Chen.
Eric s’est tu.
La réponse était déjà là.
« Non », ai-je murmuré.
Il a secoué la tête.
« Pourquoi ? »
Il s’est levé brusquement.
« Parce qu’elle allait bien ! »
Sa voix a résonné dans le couloir.
Sophie a sursauté.
Eric a immédiatement baissé le ton.
« Elle allait bien, Claire. Deux jours plus tard, elle courait partout. Elle mangeait normalement. Elle riait. Elle ne se plaignait plus. »
« Et le médecin ? »
« Il devait rappeler. »
« Il n’a jamais rappelé ? »
Eric a détourné les yeux.
« Si. »
Le silence est devenu lourd.
« Combien de fois ? »
Il n’a pas répondu.
« Eric. Combien de fois ? »
« Trois. »
J’ai eu besoin de quelques secondes pour comprendre.
« Le cabinet t’a appelé trois fois ? »
« Oui. »
« Et tu n’as répondu à aucun appel ? »
« J’étais en déplacement. »
« Pendant trois ans ? »
« Claire… »
« Ne prononce pas mon nom. »
J’ai commencé à trembler.
« Ils t’ont appelé trois fois à propos d’une anomalie dans le sang de notre fille et tu ne m’as jamais rien dit. »
« Ils avaient aussi laissé un message disant que ce n’était probablement rien d’urgent. »
Le Dr Chen a relevé la tête.
« Est-ce que vous avez encore ce message ? »
Eric l’a regardée.
« Après trois ans ? Non. »
« Vous souvenez-vous exactement de ce qu’on vous avait dit ? »
« Quelque chose sur une erreur possible de laboratoire. Ils voulaient simplement répéter le test. »
« Et vous ne l’avez pas fait. »
« Non. »
Le médecin n’a montré aucune colère.
Et pourtant, son calme était presque plus dur à supporter.
« Monsieur Morgan, une hCG anormale chez une enfant de sept ans aurait dû être contrôlée. »
Eric a baissé la tête.
« Je sais ça maintenant. »
« Non », ai-je soufflé.
Il m’a regardée.
« Tu ne savais pas maintenant. Tu savais qu’ils voulaient refaire le test à l’époque. »
« Je pensais que si c’était grave, ils insisteraient davantage. »
« Ils ont appelé trois fois ! »
Sophie s’est mise à pleurer.
Tout le monde s’est arrêté.
Je suis immédiatement allée vers elle.
« Ma puce… »
« Arrêtez de crier. »
Sa voix était minuscule.
J’ai pris son visage entre mes mains.
« D’accord. »
« Papa a fait quelque chose de mal ? »
J’ai regardé Eric.
Pendant un instant, je voulais répondre oui.
Oui, il avait caché quelque chose.
Oui, il avait ignoré des appels.
Oui, peut-être qu’une décision prise trois ans auparavant avait changé la vie de Sophie.
Mais elle avait dix ans.
Et elle était malade.
Elle n’avait pas besoin de porter notre colère.
« Papa a fait une erreur », ai-je dit.
Eric a fermé les yeux.
Sophie l’a regardé.
« Une grosse erreur ? »
Il s’est approché.
« Oui. »
Elle a serré son lapin.
« Est-ce que c’est pour ça que je suis malade ? »
Eric a cessé de respirer.
Le Dr Chen a répondu avant lui.
« Nous ne savons pas ça, Sophie. »
« Mais si j’avais fait les examens avant… »
« Ce n’est pas une question que tu dois porter sur tes épaules. »
« Je ne la porte pas sur mes épaules. »
Elle a regardé son père.
« Je veux juste savoir. »
Eric s’est agenouillé devant elle.
Il semblait avoir vieilli de dix ans en dix minutes.
« Sophie, écoute-moi. »
Elle ne bougeait pas.
« J’aurais dû en parler à ta mère. J’aurais dû te ramener chez le médecin. Je pensais que ce n’était rien. »
Sa voix s’est brisée.
« Et j’ai eu tort. »
Sophie a regardé le sol.
« D’accord. »
Eric a tendu la main.
Elle a hésité.
Puis elle l’a prise.
Cela m’a presque fait plus mal que si elle l’avait rejeté.
Parce que malgré tout…
elle l’aimait.
Le Dr Chen m’a rendu mon téléphone.
« J’ai besoin que vous m’envoyiez ce dossier. »
« Bien sûr. »
« Et j’aimerais parler au médecin qui avait demandé le bilan initial. »
« Pourquoi ? »
« Parce que la valeur d’hCG à sept ans change considérablement notre compréhension de la chronologie. »
Daniel s’est avancé.
« Vous voulez dire que la tumeur était déjà là ? »
Le Dr Chen a secoué légèrement la tête.
« Peut-être. Mais nous ne savons pas encore laquelle. »
« Laquelle ? »
« La lésion cérébrale ou la masse pelvienne. »
J’ai regardé Sophie.
« Vous pensez qu’elle vit avec ça depuis trois ans ? »
« Je ne peux pas l’affirmer. »
« Mais c’est possible. »
« Oui. »
Je me suis assise.
Trois ans.
À sept ans, Sophie apprenait encore à attacher correctement ses lacets.
À huit ans, elle avait gagné son premier concours de lecture.
À neuf ans, elle s’était cassé le poignet en tombant d’un vélo.
Pendant tout ce temps, quelque chose avait peut-être grandi silencieusement à l’intérieur d’elle.
Et nous n’avions rien vu.
Ou pire.
Quelqu’un avait vu quelque chose.
Et n’avait pas regardé une seconde fois.
Le Dr Chen s’est éloignée pour appeler l’endocrinologue.
Daniel s’est assis près de moi.
Il ne m’a pas touchée.
Il savait que si quelqu’un me prenait dans ses bras à cet instant, je risquais de m’effondrer.
« Claire. »
« Pas maintenant. »
« D’accord. »
Quelques minutes plus tard, mon téléphone a vibré de nouveau.
Un autre document venait d’arriver.
Cette fois, il s’agissait des notes médicales complètes.
Je les ai ouvertes.
Page 1.
Consultation urgente.
Âge : 7 ans.
Douleurs abdominales.
Nausées.
Développement mammaire précoce.
Recommandation : bilan endocrinien.
Page 2.
Résultats sanguins.
Je ne comprenais toujours presque rien.
Mais une ligne m’a arrêtée.
Suivi recommandé auprès d’un endocrinologue pédiatrique.
En dessous :
Parent informé par téléphone.
J’ai levé lentement les yeux.
« Ils t’ont parlé. »
Eric s’est figé.
« Quoi ? »
« C’est écrit. Parent informé par téléphone. »
« Je t’ai dit qu’ils avaient appelé. »
« Non. Ça veut dire qu’ils t’ont eu au téléphone. »
Il s’est levé.
« Peut-être que j’ai oublié. »
Je l’ai regardé.
« Tu as oublié une conversation médicale au sujet de ta fille ? »
« C’était il y a trois ans. »
« Qu’est-ce qu’ils t’ont dit ? »
Il a secoué la tête.
« Je ne me souviens pas. »
Je suis passée à la page suivante.
Et là…
j’ai vu quelque chose d’encore plus étrange.
Une note manuscrite.
Très courte.
Père refuse orientation spécialisée pour le moment. Souhaite attendre et observer.
Je n’ai plus entendu aucun bruit.
Je lui ai tendu le téléphone.
« Tu refuses de t’en souvenir aussi ? »
Eric a regardé l’écran.
Son visage est devenu livide.
Daniel s’est levé.
« Qu’est-ce que ça dit ? »
Je lui ai montré.
Il a lu.
Puis il a tourné la tête vers Eric.
« Tu as refusé de l’emmener chez un spécialiste ? »
« Ce n’est pas aussi simple. »
J’ai éclaté de rire.
Un rire sans joie.
« Bien sûr. Explique-nous la partie compliquée. »
Eric a passé les mains dans ses cheveux.
« J’étais en conflit avec le cabinet. »
« À propos de quoi ? »
« Ils voulaient faire plein d’examens. »
« Et ? »
« Sophie paniquait déjà avec les prises de sang. »
« Donc tu as décidé à la place d’un médecin qu’elle n’avait pas besoin d’un spécialiste ? »
« Non ! »
« C’est littéralement ce que le dossier dit. »
Sophie avait recommencé à pleurer silencieusement.
Le Dr Chen est revenue au même moment.
Elle a vu nos visages.
« Qu’est-ce qui s’est passé ? »
Je lui ai donné le téléphone.
Elle a lu la note.
Puis elle s’est tournée vers Eric.
« Monsieur Morgan, j’ai besoin de vous poser une question importante. »
Eric a serré les poings.
« D’accord. »
« Est-ce que quelqu’un vous avait parlé, à l’époque, d’une possible tumeur ? »
Il a répondu immédiatement.
Trop rapidement.
« Non. »
Le Dr Chen l’a observé.
« Vous êtes certain ? »
« Oui. »
« D’un problème endocrinien sérieux ? »
« Non. »
« D’une imagerie ? »
Il s’est tu.
Je l’ai vu.
Le petit mouvement de ses yeux.
Cette fraction de seconde pendant laquelle il a cherché la bonne réponse.
Le Dr Chen l’a vue aussi.
« Quelle imagerie ? » ai-je demandé.
Eric n’a rien dit.
« Quelle imagerie, Eric ? »
« Ce n’était rien. »
Mon sang s’est glacé.
« Qu’est-ce qui n’était rien ? »
« Ils avaient proposé une échographie. »
« Où ? »
« Abdominale. »
Le Dr Chen s’est rapprochée.
« Est-ce qu’elle a été faite ? »
Il a secoué la tête.
« Non. »
« Pourquoi ? »
« Parce que Sophie allait mieux. »
Je me suis levée.
« Arrête de dire ça. »
« C’est la vérité. »
« Non. C’est l’excuse que tu utilises depuis dix minutes. »
Sophie s’est mise à crier.
« ARRÊTEZ ! »
Nous nous sommes tous tus.
Elle avait les joues couvertes de larmes.
« Je ne veux plus vous entendre parler de ce que papa aurait dû faire. »
Je suis allée vers elle.
« Sophie… »
« Je veux savoir ce qu’on va faire maintenant. »
Le Dr Chen s’est agenouillée à côté du lit.
« Maintenant, on va comprendre exactement ce que tu as. »
« Et après ? »
« Après, on va traiter ce qu’on peut traiter. »
« Et si on ne peut pas ? »
Le médecin est resté silencieux une seconde.
« Alors on cherchera une autre façon. »
Sophie a essuyé ses joues.
« D’accord. »
Puis elle a regardé Eric.
« Tu peux rester. »
Il a presque éclaté en sanglots.
« Merci. »
« Mais ne cache plus rien à maman. »
Je n’oublierai jamais le visage d’Eric à cet instant.
« Jamais. »
Sophie s’est rallongée.
Quelques minutes plus tard, elle dormait de nouveau.
Les médecins ont fini par nous demander de quitter la chambre pendant un nouvel examen.
Nous nous sommes retrouvés tous les trois dans une petite salle familiale au bout du couloir.
Eric.
Daniel.
Moi.
Une machine à café ronronnait dans un coin.
Personne n’en voulait.
Daniel a fermé la porte.
« Il y a autre chose. »
Eric l’a regardé.
« Quoi ? »
« Je ne te demande pas. Je te le dis. Il y a autre chose que tu n’as pas raconté. »
Eric a secoué la tête.
« Non. »
Daniel s’est approché.
« Tu mens très mal quand tu as peur. »
« Tu ne me connais pas. »
« Je te connais assez pour voir que tu as changé de visage quand le médecin a parlé d’imagerie. »
J’ai regardé Eric.
« Il a raison ? »
Eric s’est assis.
« Claire… »
« Je ne peux plus faire ça. »
Ma voix s’est brisée.
« Chaque fois que je pense que tu as fini de parler, j’apprends qu’il y a encore quelque chose. »
Il a enfoui son visage dans ses mains.
Puis il a dit :
« Il y avait une autre recommandation. »
Je n’ai même plus eu la force de me mettre en colère.
« Laquelle ? »
« Une IRM. »
Daniel s’est figé.
« Du cerveau ? »
Eric a hoché la tête.
Je me suis assise lentement.
« Pourquoi auraient-ils recommandé une IRM cérébrale si elle avait seulement mal au ventre ? »
« Parce qu’elle avait eu un épisode bizarre. »
« Quel épisode ? »
« Elle s’était réveillée pendant la nuit. Elle était désorientée. »
« Qu’est-ce que ça signifie ? »
« Elle ne savait pas où elle était. »
Je l’ai regardé sans comprendre.
« À sept ans ? »
« Oui. »
« Pendant combien de temps ? »
« Deux ou trois minutes. »
Daniel a juré à voix basse.
« Et tu n’as jamais dit ça à Claire ? »
Eric a frappé la table du plat de la main.
« Je pensais qu’elle avait fait un cauchemar ! »
« Elle avait une hCG anormale, une puberté précoce, des vomissements et un épisode neurologique ! »
« Je ne savais pas que tout était lié ! »
Daniel s’est arrêté.
Puis il a reculé.
« Le médecin, lui, le savait peut-être. »
Eric n’a rien répondu.
Et c’est là que j’ai compris.
« C’est pour ça qu’il voulait l’IRM. »
Eric a baissé les yeux.
« Il voulait exclure quelque chose. »
« Quoi ? »
Silence.
« Qu’est-ce qu’il voulait exclure, Eric ? »
Sa voix était presque inaudible.
« Une lésion cérébrale. »
J’ai fermé les yeux.
Il l’avait su.
Pas le diagnostic.
Pas la certitude.
Mais la possibilité.
Trois ans plus tôt, un médecin avait déjà envisagé quelque chose dans le cerveau de notre fille.
Et Eric n’avait pas donné suite.
« Pourquoi ? »
Il pleurait maintenant.
« Parce que j’avais peur. »
Cette réponse m’a arrêtée.
« Quoi ? »
« J’avais peur qu’ils trouvent quelque chose. »
Je l’ai regardé.
« Alors tu as préféré ne pas savoir ? »
« Oui. »
Il a commencé à parler plus vite.
Comme si, maintenant que la vérité sortait, il ne pouvait plus la retenir.
« Mon père est mort d’une tumeur cérébrale quand j’avais seize ans. Tout a commencé par des maux de tête. Puis des examens. Puis des médecins. Puis des mois d’hôpital. Quand ils m’ont dit qu’ils voulaient faire une IRM à Sophie, j’ai paniqué. »
Daniel s’est tu.
Moi aussi.
« Je me suis dit que le médecin exagérait. Qu’elle avait sept ans. Qu’elle allait bien. Qu’un enfant pouvait être confus après un cauchemar. »
Il essuya ses yeux.
« Je pensais que si j’attendais quelques jours et qu’elle allait mieux, ça prouverait que j’avais raison. »
« Et elle est allée mieux. »
« Oui. »
Il me regarda.
« Alors j’ai enterré ça. »
« Tu as enterré un risque médical parce que ça te faisait peur. »
« Oui. »
Il n’essayait même plus de se défendre.
Et étrangement, cela m’a rendue encore plus triste.
Daniel s’est assis contre le mur.
« Est-ce que le cancer de ton père était héréditaire ? »
Eric a levé les yeux.
« Je ne sais pas. »
Je l’ai regardé.
« Quoi ? »
« Je ne sais pas exactement quel type il avait. J’étais adolescent. Ma mère ne parlait jamais des détails. »
Mon cœur a accéléré.
« Ta mère est toujours vivante. »
Il s’est figé.
« Oui. »
« Appelle-la. »
« Maintenant ? »
« Maintenant. »
Eric a sorti son téléphone.
Ses mains tremblaient.
Il a composé le numéro.
Après trois sonneries, une femme a répondu.
« Eric ? Il est tard. »
Je connaissais cette voix.
Margaret.
La grand-mère paternelle de Sophie.
Eric a activé le haut-parleur.
« Maman, j’ai besoin que tu me dises exactement de quoi papa est mort. »
Long silence.
« Pourquoi tu me demandes ça ? »
« Sophie est à l’hôpital. »
Le silence à l’autre bout est devenu différent.
Plus lourd.
« Qu’est-ce qu’elle a ? »
Eric m’a regardée.
« Les médecins ont trouvé une masse dans son cerveau. »
Margaret a poussé un petit cri.
Puis plus rien.
« Maman ? »
« Où exactement ? »
Cette question m’a frappée.
Elle n’avait pas demandé la taille.
Elle n’avait pas demandé si c’était grave.
Elle avait demandé où.
Eric aussi l’a remarqué.
« Près de la région pinéale. »
Margaret a cessé de respirer.
« Mon Dieu. »
Je me suis redressée.
« Margaret, vous connaissez ce mot ? »
Elle savait maintenant que j’étais là.
« Claire ? »
« Oui. »
« Je… »
« Margaret, s’il vous plaît. Si vous savez quelque chose, dites-le-nous. »
Elle s’est mise à pleurer.
« Je pensais que ça ne toucherait jamais une fille. »
Personne n’a bougé.
« Qu’est-ce qui ne toucherait jamais une fille ? »
Eric s’est levé.
« Maman ? »
Margaret pleurait de plus en plus fort.
« Ton père n’était pas le premier. »
Eric a pâli.
« Quoi ? »
« Son frère est mort enfant. »
« Je n’ai jamais eu d’oncle. »
« Tu en avais un. Thomas. Il avait neuf ans. »
Eric s’est agrippé au dossier d’une chaise.
« Pourquoi personne ne m’en a parlé ? »
« Parce que c’était avant ta naissance. »
« De quoi est-il mort ? »
Elle n’a pas répondu.
Je savais déjà que je n’allais pas aimer la réponse.
« Margaret ? »
« Une tumeur. »
Eric a regardé le plafond.
« Au cerveau ? »
« Oui. »
Daniel s’est levé.
« Est-ce qu’il y en avait d’autres dans la famille ? »
Margaret a commencé à respirer rapidement.
« Ma belle-mère disait qu’il y avait quelque chose dans leur famille. Un problème génétique. Mais à l’époque, les tests n’étaient pas comme aujourd’hui. »
« Quel problème ? » ai-je demandé.
« Je ne sais plus le nom. »
« Essayez de vous souvenir. »
« C’était quelque chose qui augmentait le risque de tumeurs chez les enfants. »
Mon sang s’est glacé.
Eric avait cessé de pleurer.
Maintenant, il semblait pétrifié.
« Et tu ne m’as jamais rien dit ? »
« Ton père ne voulait pas. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’il avait peur que tu grandisses en pensant que tu allais mourir jeune. »
Les mots ont semblé frapper Eric physiquement.
Il s’est assis.
« Donc papa savait ? »
« Oui. »
« Et il me l’a caché. »
Margaret sanglotait.
« Il pensait te protéger. »
J’ai regardé Eric.
Il m’a regardée.
Et pendant une seconde, nous avons compris exactement la même chose.
Son père avait caché un risque médical pour protéger son fils.
Puis Eric avait caché un risque médical pour protéger sa fille.
La même peur.
La même erreur.
Une génération plus tard.
Sauf que cette fois, Sophie était couchée derrière une porte d’hôpital avec deux masses dans son corps.
La porte s’est ouverte brusquement.
Le Dr Chen est apparue.
« Madame Morgan ? »
J’ai raccroché sans même réfléchir.
« Oui ? »
« Nous avons reçu les anciens résultats. »
« Nous aussi. »
« Il y a autre chose. »
Je n’étais plus capable d’entendre ces mots.
« Quoi encore ? »
« Le laboratoire vient de terminer le nouveau panel de marqueurs. »
Elle tenait plusieurs feuilles.
« Les résultats combinés avec l’IRM nous orientent vers un diagnostic précis. »
Eric s’est levé.
« Cancer ? »
« Probablement une tumeur germinale. »
Je ne connaissais toujours pas ces mots.
« Dans le cerveau ou dans l’ovaire ? »
Le Dr Chen a pris une inspiration.
« C’est ce que nous devons déterminer. »
Daniel a froncé les sourcils.
« Vous ne savez toujours pas laquelle est primaire ? »
« Non. Mais nous avons une nouvelle information. »
Elle s’est tournée vers moi.
« La masse pelvienne ne ressemble plus à ce que nous pensions sur les premières images. »
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
« Le radiologue senior l’a revue. »
Mon cœur battait de plus en plus vite.
« Et ? »
« Il n’est plus certain qu’elle se trouve dans l’ovaire. »
« Où alors ? »
Le Dr Chen a posé les feuilles sur la table.
« Elle semble située juste derrière. »
« Derrière quoi ? »
« Derrière l’ovaire. »
« Et ça change quoi ? »
« Beaucoup de choses. »
Elle nous a regardés tous les trois.
« Parce que si cette masse n’est pas ovarienne, elle pourrait être un ganglion atteint. »
Daniel a pâli.
« Une métastase ? »
Le Dr Chen n’a pas répondu immédiatement.
Mais je connaissais déjà ce silence.
« C’est une possibilité. »
Je me suis appuyée contre le mur.
« Donc quelque chose dans son cerveau aurait pu descendre jusque-là ? »
« Les tumeurs germinales peuvent se comporter de différentes façons. Mais avant de tirer cette conclusion, nous allons effectuer une imagerie plus précise et analyser le liquide céphalorachidien. »
Eric a murmuré :
« Ponction lombaire. »
« Oui. »
Je me suis sentie malade.
« Quand ? »
« Demain matin. »
« Et si vous trouvez des cellules tumorales ? »
« Nous adapterons immédiatement le traitement. »
Cette phrase contenait un mot que personne n’avait encore réellement prononcé.
Traitement.
Cela signifiait qu’ils ne parlaient plus seulement d’une possibilité.
Ils se préparaient déjà à combattre quelque chose.
« Quel traitement ? »
« Cela dépendra du type exact. Certaines de ces tumeurs répondent très bien à la chimiothérapie et à la radiothérapie. »
« Certaines ? »
« Oui. »
« Et les autres ? »
Elle m’a regardée droit dans les yeux.
« Nous en parlerons lorsque nous saurons ce que Sophie a réellement. »
Je voulais demander des pourcentages.
Des statistiques.
Des chances.
Je voulais qu’elle me dise que Sophie allait vivre jusqu’à quatre-vingt-dix ans.
Qu’elle allait aller au collège.
Tomber amoureuse.
Se marier ou ne jamais se marier.
Voyager.
Avoir des enfants ou ne pas en avoir.
Se plaindre de ses impôts.
Vieillir.
Mais tout ce que j’avais devant moi, c’était une oncologue qui refusait de mentir.
Le Dr Chen est repartie.
Daniel et moi sommes retournés dans la chambre.
Eric nous a suivis.
Sophie ne dormait plus.
Elle regardait une émission de dessins animés sans vraiment la regarder.
« Vous avez encore découvert quelque chose ? »
Je me suis assise près d’elle.
« Les médecins comprennent un peu mieux ce qu’ils cherchent. »
« C’est bien ? »
J’ai forcé un sourire.
« Oui. »
« Maman. »
« Quoi ? »
« Ne fais pas ton visage de mensonge. »
Malgré moi, j’ai souri.
« J’ai un visage de mensonge ? »
« Tes sourcils montent. »
Daniel a baissé la tête pour cacher un sourire.
Même Eric a laissé échapper un petit rire.
Sophie nous a regardés.
« Je veux tout savoir demain. »
« D’accord. »
« Même si c’est mauvais. »
« D’accord. »
Elle a regardé son père.
« Papa ? »
« Oui ? »
« Mamie Margaret va venir ? »
Eric s’est figé.
« Pourquoi ? »
« Tu lui as parlé dans le couloir. Je t’ai entendu dire son nom. »
Il a soupiré.
« Oui. Elle viendra probablement. »
« Elle sait quelque chose ? »
Il m’a regardée.
Je lui ai fait un léger signe de tête.
« Il y a eu des tumeurs dans ma famille », a-t-il expliqué.
Sophie a réfléchi.
« Donc ça vient de toi ? »
Eric est devenu blanc.
« Peut-être. »
Elle a encore réfléchi.
Puis elle a dit :
« Ce n’est pas ta faute si tes gènes sont nuls. »
Pendant une seconde, personne n’a parlé.
Puis Daniel a éclaté de rire.
Moi aussi.
Eric s’est mis à rire en pleurant.
Et Sophie souriait.
C’était absurde.
Terrible.
Magnifique.
Au milieu de la pire nuit de notre vie, notre petite fille venait de nous faire rire.
Vers minuit, elle s’est enfin endormie.
Daniel s’était assoupi dans le fauteuil.
Eric était parti chercher un café.
Je suis restée assise à côté du lit.
J’observais Sophie respirer.
Chaque inspiration me paraissait précieuse.
Chaque mouvement de sa poitrine était une promesse minuscule.
Puis quelqu’un a frappé doucement à la porte.
Une femme que je ne connaissais pas est entrée.
Elle portait une blouse blanche.
« Madame Morgan ? »
« Oui. »
« Je suis le Dr Amelia Rhodes. Génétique médicale. »
Mon cœur s’est serré.
« Pourquoi un généticien maintenant ? »
« Le Dr Chen m’a appelée après avoir entendu parler des antécédents familiaux du côté du père de Sophie. »
Elle a tiré une chaise.
« J’aimerais vous poser quelques questions. »
Pendant vingt minutes, elle m’a interrogée sur Eric.
Son père.
Son oncle inconnu.
Les cancers dans la famille.
Les âges.
Les causes de décès.
Puis elle a demandé :
« Est-ce que Sophie a déjà eu d’autres problèmes médicaux ? »
« Rien de grave. »
« Des taches inhabituelles sur la peau ? »
« Non. »
« Des fractures fréquentes ? »
« Une seule. »
« Des problèmes de vision ? »
« Seulement récemment. »
« Des antécédents de tumeurs dans votre propre famille ? »
« Non. »
Elle prenait des notes.
Puis elle s’est arrêtée.
« Il existe plusieurs syndromes héréditaires qui peuvent augmenter le risque de certaines tumeurs. Je ne dis pas que Sophie en a un. Mais son histoire familiale justifie un test génétique. »
« Combien de temps ? »
« Nous pouvons accélérer certaines analyses. »
« Faites tout ce qu’il faut. »
Elle a hoché la tête.
Puis elle s’est levée.
Avant de sortir, elle s’est arrêtée.
« Une dernière chose. »
Je l’ai regardée.
« Si nous confirmons une mutation héréditaire, cela pourrait concerner d’autres membres de la famille. »
« Eric ? »
« Oui. »
« Et ? »
Elle a regardé Sophie.
« Éventuellement ses futurs frères ou sœurs biologiques, s’il y en a. »
J’ai cligné des yeux.
« Il n’y en a pas. »
Elle a consulté son formulaire.
« Vous êtes certaine ? »
« Bien sûr. »
« Monsieur Morgan n’a qu’un enfant biologique ? »
« À ma connaissance. »
Elle n’a rien dit.
Mais quelque chose dans son expression m’a dérangée.
« Pourquoi ? »
« Simple question de génétique familiale. »
Puis elle est sortie.
Je suis restée seule avec Sophie.
À une heure vingt du matin, Eric est revenu.
Il avait l’air détruit.
Il a posé un café devant moi.
« Décaféiné. »
« Merci. »
Il s’est assis.
Pendant quelques minutes, aucun de nous n’a parlé.
Puis j’ai demandé :
« Est-ce que tu as d’autres enfants ? »
Sa tête s’est tournée vers moi si vite que j’ai compris immédiatement.
Mon cœur a cessé de battre normalement.
« Pourquoi tu me demandes ça ? »
« La généticienne a demandé si Sophie avait des frères ou sœurs biologiques. »
« C’est une question normale. »
« Je n’ai pas demandé si c’était normal. »
Il ne disait rien.
« Eric. »
Il a regardé Sophie.
« Pas maintenant. »
Cette phrase.
Encore.
Toujours.
Pas maintenant.
Plus tard.
Ce n’est rien.
Elle va bien.
Attends.
Observe.
Pendant trois ans, toute notre catastrophe avait grandi derrière ces mots.
Je me suis levée.
« Tu as un autre enfant ? »
Il a fermé les yeux.
« Claire. »
« Oui ou non ? »
Long silence.
Puis :
« Oui. »
J’ai eu l’impression de recevoir un coup.
« Depuis quand ? »
« Il a douze ans. »
Je n’arrivais plus à réfléchir.
« Douze ? »
Sophie en avait dix.
Cela signifiait que cet enfant existait avant notre divorce.
Avant même certains des événements que je pensais connaître de notre mariage.
« Comment il s’appelle ? »
« Noah. »
« Sa mère ? »
« Rachel. »
Je ne connaissais pas ce nom.
« Est-ce que Noah sait que tu es son père ? »
« Oui. »
« Est-ce que Sophie sait qu’elle a un frère ? »
« Non. »
Ma colère avait disparu.
J’étais trop fatiguée pour elle.
« Pourquoi tu me le dis seulement maintenant ? »
« Parce que je n’ai jamais eu le courage. »
« Est-ce que Noah a déjà été malade ? »
Eric n’a pas répondu.
Et encore une fois…
ce silence disait tout.
« Eric. »
Ses yeux se sont remplis de larmes.
« Il a eu une tumeur quand il avait huit ans. »
Je me suis figée.
Le monde entier semblait avoir cessé de tourner.
« Où ? »
« Dans le cerveau. »
Je me suis agrippée au bord du lit.
« Quelle partie ? »
Eric a murmuré :
« Près de la région pinéale. »
Je ne sais pas combien de secondes sont passées.
Dix.
Trente.
Une minute.
Je regardais Sophie endormie.
Puis Eric.
Puis Sophie.
Deux enfants.
Même père.
Deux tumeurs.
Même région du cerveau.
« Noah est vivant ? »
« Oui. »
« Traitement ? »
« Chimiothérapie. Radiothérapie. Il va bien maintenant. »
Je me suis approchée d’Eric.
« Tu savais que ton fils avait eu une tumeur cérébrale. »
« Oui. »
« Et quand un médecin a recommandé une IRM pour Sophie à sept ans… »
Il s’est mis à pleurer.
« Je sais. »
« Tu savais. »
« Je savais pour Noah, mais je ne pensais pas… »
« Arrête. »
Je ne voulais plus entendre une seule excuse.
« Est-ce que les médecins de Noah ont parlé d’un risque génétique ? »
Eric pleurait ouvertement maintenant.
« Oui. »
Ma poitrine s’est serrée.
« Et ? »
« Rachel avait refusé que je contacte Sophie à l’époque. Elle avait peur que je bouleverse sa vie. »
« Tu n’avais pas besoin de contacter Sophie. Tu devais me contacter, moi. »
« Je sais. »
« Est-ce que Noah a eu un test génétique ? »
Eric a hoché lentement la tête.
« Oui. »
« Positif ? »
Il n’a pas répondu.
Je me suis penchée vers lui.
« Positif à quoi ? »
Il a pris son téléphone.
Ses mains tremblaient tellement qu’il a failli le faire tomber.
« Rachel m’a envoyé le rapport il y a quatre ans. »
Il a fait défiler ses e-mails.
Puis il s’est arrêté.
« Je ne comprenais pas vraiment. »
« Montre-moi. »
Il a ouvert une pièce jointe.
Je ne comprenais pas les termes scientifiques.
Mais un mot revenait plusieurs fois.
Mutation pathogène.
« Envoie ça au Dr Rhodes. Maintenant. »
Eric a hoché la tête.
Il venait à peine d’appuyer sur envoyer lorsque mon téléphone a sonné.
Le Dr Rhodes.
Je l’ai regardé.
« Elle ne peut pas avoir reçu le mail aussi vite. »
J’ai décroché.
« Allô ? »
« Madame Morgan, désolée de vous appeler aussi tard. »
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
« Nous venons de recevoir un premier résultat préliminaire concernant Sophie. »
Je me suis figée.
Eric aussi.
« Déjà ? »
« Nous avons utilisé un panel rapide à cause de son état clinique. »
« Et ? »
La voix du médecin est devenue très calme.
« Nous avons identifié une anomalie génétique qui pourrait expliquer pourquoi plusieurs membres de la même lignée développent des tumeurs à un âge jeune. »
Je regardais Eric.
« Vous êtes certaine ? »
« Le résultat devra être confirmé. Mais il est très préoccupant. »
« Est-ce que ça explique la tumeur de Sophie ? »
« Cela pourrait expliquer sa prédisposition. Pas nécessairement le type exact de tumeur. »
« Son frère a eu la même chose. »
Silence.
« Quel frère ? »
J’ai fermé les yeux.
« Eric vient de me dire qu’il a un fils de douze ans. Noah. Il a eu une tumeur dans la région pinéale à huit ans. »
La généticienne s’est tue si longtemps que j’ai cru que l’appel avait coupé.
Puis elle a dit :
« J’ai besoin de son dossier immédiatement. »
« Eric vient de vous envoyer son rapport génétique. »
« Je vérifie. »
J’entendais un clavier.
Puis…
plus rien.
« Dr Rhodes ? »
« Une seconde. »
Encore des touches.
Puis une inspiration.
« Madame Morgan… »
Mon cœur s’est serré.
« Quoi ? »
« Le rapport de Noah montre exactement la même mutation que le résultat préliminaire de Sophie. »
Eric s’est couvert la bouche.
« Donc c’est héréditaire ? »
« Presque certainement. »
« Et maintenant ? »
« Maintenant, il faut que l’équipe de Sophie sache cela avant sa ponction lombaire demain. Cela peut changer certaines décisions. »
« Comment ? »
« Je préfère en parler avec l’oncologue. »
Je détestais ces réponses.
Mais avant que je puisse insister, elle a ajouté :
« Il y a cependant quelque chose que je ne comprends pas. »
Mon corps s’est tendu.
« Quoi ? »
« Dans le rapport de Noah, il est indiqué que son père biologique avait lui-même subi un dépistage génétique. »
J’ai regardé Eric.
« Oui ? »
« Le résultat du père était négatif. »
Je n’ai pas compris.
« Comment ça ? »
« Si Noah porte cette mutation et que son père biologique ne la porte pas, alors elle ne vient probablement pas de lui. »
Eric s’est levé.
« C’est impossible. »
La voix du Dr Rhodes est restée calme.
« Monsieur Morgan est avec vous ? »
« Oui. »
« Est-ce qu’il a déjà fait un test génétique ? »
Eric a pris le téléphone.
« Non. »
« Alors j’ai besoin de clarifier quelque chose. Le rapport que vous venez de nous envoyer indique qu’un homme identifié comme le père biologique de Noah a été testé. Le nom enregistré n’est pas Eric Morgan. »
Je me suis tournée lentement vers lui.
Eric est devenu blanc.
« Quel nom ? » ai-je demandé.
La généticienne a hésité.
Puis elle a lu :
« Daniel Morgan. »
Je n’ai pas respiré.
Eric non plus.
Derrière moi, quelque chose est tombé au sol.
Je me suis retournée.
Daniel était réveillé.
Debout près de son fauteuil.
Il avait entendu.
Et sur son visage se trouvait exactement la même expression que celle d’Eric lorsqu’on avait découvert le dossier de Sophie.
Le visage d’un homme qui savait.
À SUIVRE — PARTIE 4 : LE SECRET QUI RELIAIT DANIEL À NOAH
One Comment on “Partie 3 :« Le test de grossesse de ma fille de dix ans s’est révélé positif. Lorsque son père biologique est arrivé à l’hôpital, il a pointé mon mari du doigt en disant : “Arrêtez-le.” » Deux heures plus tôt, Sophie était assise entre Daniel et moi aux urgences, balançant doucement ses pieds chaussés de baskets sous la chaise.”